Aujourd'hui, rien n'est plus actuel que de porter de l'ancien ! Réinventer l’élégance, faire sa mode plutôt que la suivre, porter des pièces uniques, incarner une époque aimée… Les raisons de manquent pas pour justifier l’engouement actuel pour le vintage !! Boutiques tendances ou repères de passionnés, les lieux ne manquent pas pour trouver la pièce qui fera toute la différence !
Farid Chenoune, historien de la mode, ancien rédacteur en chef du magazine international des nouvelles tendances Mixte, il enseigne aujourd’hui l'histoire de la
mode à Paris. Il vient de publier "
Christian Dior" paru aux éditions Assouline en octobre 2007 et nous éclaire sur le phénomène le plus en vogue
- Les vêtements conçus entre 1935 et 1970 seraient les plus faciles à trouver et à porter, mais le terme "vintage" a tellement été galvaudé qu’on ne sait plus à quoi il correspond. Quelles sont les dates qui délimitent la période dîte "vintage" ?
Le mot "vintage" vient de l’anglais au départ et désigne le millésime d’un vin en
œnologie, il peut s’agir du cru de l’année 20, 35, 70 etc…
Dans le monde de la mode, je ne crois pas que ce soient les dates qui délimitent ce qu’est le vintage mais la perception que nous avons des vêtements. Le
Vintage regroupe tout ce que nous considérons comme "portable" aujourd’hui et qui vient du passé. Un vêtement du XIXème siècle par ex, sera difficilement ré-actualisable, il ressemblera plus à un costume de théâtre dans notre perception. Mais ce qui est formidable, c’est que cette fameuse perception est fluide et mobile selon les personnes. Ainsi, un jupon du XIXème sera facilement portable par certaines femmes et les dandys d’aujourd’hui seront facilement séduits par une redingote de la même époque….
Donc tout ceci n’est pas une histoire de date mais plutôt de perception. S’habiller en Vintage, c’est cette capacité à faire revivre un
vêtement ancien puis l’inscrire dans l’époque actuelle.
- Quand-est-ce que le culte de la pièce griffée est apparu ?
Dans les années 80, tout est apparu en même temps : la griffe, le culte de la pièce classique, l’idée d’une "pièce icône". C’est aussi le moment où l’on a commencé à exposer les vêtements dans des musées de mode. Ces pièces qui étaient censées être juste transitoires et vouées à mourir, ont été mises en avant. On a compris à ce moment qu’il était important de continuer à "produire du
style" !
- Pourquoi un tel engouement pour le vintage, y a-t-il une lassitude par rapport aux nouveautés que la mode propose ? A-t-on besoin et envie de réinventer l’élégance ?
Oui, mais vous savez que chaque époque et chaque génération a envie de réinventer l’
élégance et les codes qui y correspondent. C’est un processus incessant et tout à fait normal. Chacun veut choisir et travailler le "costume" qui l’accompagnera pour vivre son époque. On est dans une constante redéfinition et c’est ce qui fait l’intérêt de la mode. Il se trouve qu’actuellement, cette redéfinition aime à se tourner vers le passé et c’est pourquoi le vintage attire autant.
- Y a-t-il une grande proportion de personnes qui s’habillent "vintage" par nostalgie et pour incarner à leur manière une époque aimée, pour revisiter l’histoire ?
Je ne pense pas que les gens s’habillent comme ça par goût d’une époque précisément, pour moi c’est beaucoup plus profond que ça. Je pense que les gens ont le désir de s’affirmer à travers le vêtement. Il y a bien sûr des spécialistes monomaniaques qui aime exclusivement telle ou telle époque mais le vintage, ça n’est pas ça, c’est simplement le fait de prendre un vêtement du passé et de l’intégrer dans une tenue et un comportement d’aujourd’hui. Ce vêtement devient ainsi une pièce moderne, il ne s’agit donc pas de l’idolâtrie d’une
époque.
- Justement, Sarah de Haro dans son guide Paris Vintage, met en garde contre le vintage en "total look". Le secret apparemment, c’est de mélanger les époques autant que possible ?
Je ne vais pas vous dire qu’on "doit" tout mélanger, chacun fait finalement comme il lui plait mais ce que je veux dire c’est qu’aimer le vintage, ça n’est pas aimer une époque en particulier mais plutôt aimer l’originalité. Le but étant toujours de créer et d’inventer sa propre allure…
- S’habiller en vintage, c’est aussi "penser vintage", faire sa mode plutôt que de la suivre et donc se distinguer de la consommation de masse ?
Absolument. Aujourd’hui, les gens ont une peur très forte d’être "pareil que les autres". La question de fond est "comment être quelqu’un"? Par l’intermédiaire de la mode, les gens se demandent comment ils peuvent "s’individualiser" tout en faisant partie de leur époque. Le but est la recherche de la pièce unique qui fera que personne ne pourra vous copier. C’est un refus très prononcé de s’inscrire dans la déferlante commerciale, une volonté de se distinguer de la consommation de masse.
Le vintage permet un rapport au style et à l’expression de soi, qui est totalement libre. On est dans une société de la performance (dans le travail, la famille, le sport, la finance…) et la performance stylistique a toute son importance car on est tout le temps "sur une scène" dans nos sociétés. On est en constante représentation et notre image véhicule et détermine une large part du jugement que les autres auront sur nous. Le vintage permet donc de dominer et de choisir son "expression stylistique".
- Vous insistez sur la différence entre le vintage original et authentique puis le vintage "industriel", pouvez-vous expliquer ?
Le "vintage authentique", c’est l’idée de trouver une pièce d’il y a 40 ans et de la faire sortir de l’oubli. Cette pièce a jusque là été vidée de toute sa vitalité stylistique et elle est tout d’un coup réactivée par le regard de quelqu’un et ça, ça s’appelle "l’œil". C’est bien le regard qui fait la stylisation d’un vêtement ou d’un objet puis c’est ensuite ce qu’on en fait et comment on le porte !
A l’opposé de ça, vous avez le "vintage industriel" qui fait partie d’une mouvance beaucoup plus importante, celle de recycler un mouvement ou une période de style. On entend souvent : "le style années 60, années 30 ou 80". On retravaille des formes du passé et on les produit à grande échelle pour la consommation de masse. Par exemple en ce moment, on utilise beaucoup "l’épaule début 80’" pour les vestes et manteaux.
- Le vintage est-il devenu un concept marketing, au même titre que le high-tech, le luxe ou le glamour ?
Oui en un sens, pour ce "
vintage industriel" dont on vient de parler. Mais plus qu’un concept
marketing, je pense qu’il s’agit d’un phénomène de société en ce sens qu’il révèle une tendance de fond qui nous rassemble tous aujourd’hui. Je veux parler du rapport que nous avons "au temps". On parle des "
sixties", des "seventies" mais ce vocabulaire n’est apparu qu’il y a 30 ans. Avant, on évoquait le passé en parlant de "la libération", de "l’entre-deux-guerres", mais maintenant on parle de décennies comme des "
bornes de style". On est nostalgique et tout le monde s’inscrit dans cet état d’esprit. Même les grands couturiers, par exemple Sonia Rykiel a récemment fait une petite collection qui reprend les grandes pièces qu’elle faisait dans les années 60.
Les grandes productions industrielles de vêtement montrent aussi que la demande va dans ce sens. Là, on ne parle pas du tout de vintage puisqu’on réintroduit du "faux temps" dans le vêtement. Mais toujours est-il qu’il faut que les vêtements portent une "expérience", il faut qu’ils soient déchirés, râpés, tâchés (même si c’est artificiel)… Je pense que ceci est révélateur d’un mal-être et d’un manque d’expérience profonde dans la vie actuelle. Le passé et "le vécu" rassure les gens ! J’aime bien la formule : "la mode, c’est s’accaparer le tragique de l’existence des autres"…
- Des pièces mythiques comme le sac "Kelly 1957" n’ont-elles pas eu un rôle dans cette explosion du vintage et pensez-vous qu’encore aujourd’hui, on pourrait découvrir des pièces aussi marquantes et dont on se souviendra dans 50 ans ?
La question est de savoir si les mêmes mécanismes seront encore possibles à l’avenir… Je pense que la réponse est oui mais on ne peut avoir aucune certitude sur ce qui arrivera dans le futur. Je me bats en tout cas contre la croyance naïve qui consiste à dire qu’on pourra créer le mythe avec une pièce créée dans un "cabinet de tendance". Des centaines de personnes s’affèrent à travailler sur le sac, la paire de chaussure ou la robe qui "marquera", qui deviendra mythique dans 50 ans. Je pense personnellement que la "vraie mode" n’est pas celle qui est formatée par les bureaux de style car pour moi elle est subite, inattendue et elle est souvent le résultat d’un hasard merveilleux.
- Et sur le plan de la qualité, que valent ces pièces vintage ?
La qualité fait aussi partie des arguments qui justifient le succès du "vintage authentique" car on retrouve dans ces pièces le savoir-faire de ces époques, le cousu-main par exemple. C’est un fantasme un peu fétichiste mais qui du coup est très rassurant car on sait que l’on détient quelque chose qui dure… c’est ça que raconte le vintage.
On pourrait aussi parler de la valeur
sentimentale liée à certaines de ces pièces. J’aime dire que l’on s’habille "avec des fantômes", avec des sortes de traînes invisibles…