La famille recomposée, le nouveau modèle fort ?
Aujourd’hui, 1.6 millions d’enfants vivent dans une famille recomposée. En une génération, ce modèle familial s’est imposé. D’abord diabolisé puis idéalisé avant d’être… banalisé.
- Votre petit précis de recomposition est un roman BD. Est-il entièrement autobiographique ?
Il est autobiographique dans le sens où ma propre famille est une famille recomposée. J’ai divorcé il y a quelques années et j’avais eu un petit garçon de ce premier mariage. J’ai ensuite rencontré la jeune femme avec laquelle je vis aujourd’hui et qui elle aussi avait un petit garçon du même âge que le mien. Et aujourd’hui nous vivons ensemble en composant avec les gardes alternées des enfants. Il y a ensuite quelques différences, je ne vis pas dans l’immeuble que je décris dans le roman graphique mais je me suis beaucoup inspiré de trois immeubles dans lesquels j’ai vécu, ou des personnes que je connais vivent… J’ai pris quelques libertés mais la réalité n’est jamais très loin.
- Qu’est ce qui vous donné envie de partager votre propre expérience de papa séparé puis "recomposé" ?
J’ai voulu parler de mon expérience de famille recomposée parce qu’il me semble que la vision qu’ont les gens des familles recomposées est très manichéenne qui ne correspond pas à la réalité. En effet, les gens pensent qu’il y a deux façons de vivre une séparation et de reconstruire une famille, soit c’est le schéma du père merveilleux qui se bat pour récupérer son enfant, dans le style "c’est mon fils ma bataille" ou alors c’est totalement l’inverse et on tombe dans le schéma "Kramer contre Kramer", où les parents se déchirent. Eh bien non la réalité ce n’est pas forcément ça ! J’ai voulu remettre les choses à leur place et expliquer qu’une vie au sein d’une famille recomposée ce n’est pas que du bonheur mais ce n’est pas catastrophique non plus, il existe un juste milieu et c’est ce que beaucoup de familles vivent et moi aussi.
- Le plus difficile est-il le fait d’aimer l’enfant de l’autre ?
Le plus difficile a été que chacun trouve sa place au sein de cette nouvelle famille, que ce soit le couple comme les enfants. En tant que parent on ne peut pas être totalement dans "ce n’est pas mon enfant donc je m’en fous" ni dans "c’est totalement mon enfant", il faut être entre les deux. D’ailleurs quand on doit donner un ordre ou s’imposer il vaut mieux dire "il faut que tu ailles te coucher" plutôt que "je veux que tu ailles te coucher", je me place alors comme adulte référent plus que comme quelqu’un qui veut remplacer le père.
En dehors de la place de chacun le plus difficile a été la mise en place de la relation avec l’enfant de l’autre puisque c’est la seule personne que l’on n’a pas choisi. C’est avec lui que le lien est le plus difficile à créer. Mais ce n’est pas impossible, il faut juste y mettre du sien et savoir s’adapter.
- Quelles sont les principales difficultés dans la mise en place de la relation entre les différents enfants ?
- Selon vous, une famille recomposée peut-elle devenir au fur à et mesure une nouvelle "vraie famille" ou reste-t-elle toujours une famille décomposée puis recomposée ?
Malgré l’évolution des mentalités et l’augmentation des familles recomposées, il y aura toujours des gens pour vous dire "mais comment faîtes-vous ?". Il y aura toujours ce regard extérieur, ce qui m’amène à faire cette comparaison, "la famille recomposée c’est comme le nescafé par rapport au vrai café, plus le temps passe et plus ça y ressemble mais ça ne sera jamais tout à fait pareil". On tend donc vers des familles dites "normales" mais ça ne sera jamais comme une vraie famille pour les regards extérieurs. Moi, en revanche, j’ai le sentiment d’avoir recréé une vraie famille, et c’est grâce à notre quotidien tous ensemble que ça été possible, même si l’alternance rend étrange la situation, je considère que nous sommes une vraie famille alternative !
- Selon-vous, comment les enfants issus de familles recomposées se comporteront eux-mêmes à l’avenir ?
Je pense que c’est d’avantage l’individualisme contemporain qui va déterminer ce que les enfants vont faire et devenir plus que ce qu’ils ont vécu avec leurs parents. Dans notre société, qui fait de l’épanouissement personnel un but ultime, nous allons dans le sens des séparations parce que cet individualisme n’est pas forcément cohérent avec une vie de couple qui demande des efforts. Je pense donc que le fait d’avoir des parents divorcés ne change pas grand-chose.
- Vous parlez des différences entre les générations en ce qui concerne l’amour et le couple. Quelles sont ces différences ?
Lorsque j’évoque cette évolution entre les générations c’est pour tendre vers cette idée générale qu’on va vers plus de choix en termes de couple, d’amour. Aujourd’hui le choix est au centre du processus mais on se rend compte que finalement cela ne change rien aux habitudes, aux réflexes sociologiques. Par exemple, avant les mariages étaient arrangés et ainsi on se mariait entre personnes du même milieu et aujourd’hui regardez les études, malgré le fait qu’on ait la possibilité de choisir la personne aimée on se marie toujours entre personnes du même milieu et on dit que c’est par amour…Force est de constater que le fait de changer de paradigme n’a pas vraiment fait changer la société.
- La famille recomposée : bientôt la norme ?
Ce qui me frappe, c’est que c’est de plus en plus répandu et que finalement on ne s’y prépare jamais réellement, puisque quand on se marie avec quelqu’un on ne le fait pas en se disant qu’on va divorcer un jour.
A mon avis les familles recomposées vont continuer à augmenter mais cela jusqu’à un certain point, une limite ne va pas être dépassée. C'est-à-dire que les familles vont se recomposer une fois, deux fois maximum mais pas plus (Pas comme aux États-Unis !). Malgré cela je reste persuadé que la famille traditionnelle va rester dominante dans les esprits même si elle ne l’est plus ni dans la réalité, ni dans les chiffres. Par exemple, mon fils, qui n’a jamais vraiment connu ses parents ensemble, reste nostalgique de ce modèle de famille. La famille "traditionnelle" reste un repère pour tout le monde.
Laurence Nyer

Famille recomposée de Jacques Braunstein / Hachette Litterature / novembre 2008 / 16 €



















