Le tutorat : une solution pour l'emploi des séniors ?
Fin novembre 2008 a l'occasion d'un sommet européen sur l'emploi des seniors au Puy-en-Velay, Laurent Wauquiez, le secrétaire d'Etat chargé de l'Emploi, a indiqué travailler sur "des mesures législatives" pour développer le tutorat. Celles-ci devant être prises dans le cadre du paquet sur la formation professionnelle.
Serge Guérin, sociologue et professeur en Sciences de la communication qui analyse depuis 10 ans la "séniorisation" de la société, tente de nous éclairer sur les conséquences que peuvent avoir ce rapport législatif.
- L’allongement de la durée de vie semble perturber les systèmes établis. Pensez-vous que nous devons réinventer notre manière de "penser le travail" ?
Oui, absolument. Il faut se mettre à réfléchir sur ce à quoi sert le travail. Quelle est son utilité ? Il faut aussi se questionner sur la logique de croissance : la croissance ça veut dire quoi ? Je pense qu’il faudrait inventer un nouvel indice, un indice "d’utilité sociale du travail". A l’heure qu’il est, les seuls indices sur lesquels on se base sont ceux de la production et de la productivité. Le système fonctionne mal comme ça et nous devrions en tirer des conclusions et donc changer notre manière de "penser le travail"…
- En réalité, les seniors sont-ils plus ou moins productifs ? Leur expérience est-elle considérée comme obsolète ou au contraire une valeur ajoutée pour l’entreprise en France ?
En France, intuitivement, les gens pensent que le sénior est "moins adapté" que les autres au monde du travail, aux nouvelles technologies et aux évolutions de la société. En revanche, si vous parlez aux gens individuellement, ils ont tendance à vous parler de cas particuliers qui font partie de leur entourage et ils disent très souvent : "un tel a 60 ans, il travaille dans telle entreprise et il est quand même très compétent !". En gros, il y a une "construction sociale" qui pousse les gens à nier les différences.
On peut ajouter que le terme "senior" a peu à peu remplacé le mot "vieux". Il nous vient à la base des Etats-Unis où le "senior" désigne celui qui est "plus expérimenté". En France aujourd’hui, on a récupéré le mot mais pas son contenu !
- Que pensez-vous de l’opération "bonnes pratiques seniors" annoncée pour le 1er trimestre 2009 qui comporte notamment la mise en avant du "tutorat" ?
Très franchement, proposer une analyse des "bonnes pratiques", c’est une idée qui m’énerve un peu car on a déjà des études qui l’on fait. Elles ont d’ailleurs été médiatisées dans le plan précédent (le plan Larcher en 2007). Ce dernier projet de loi sur la formation professionnelle que propose Laurent Wauquiez accumule encore une fois des constatations. Logiquement, après avoir "constaté", on est censé agir alors j’espère que des actions concrètes succèderont à ces "interminables réflexions" ! Sinon, les propositions mises en avant vont dans le bon sens.
- Le tutorat, jusqu’à aujourd’hui, c’est plutôt l’apprentissage. Ne manque-t-il pas un cadre juridique de ces avantages sociaux ?
Laurent Wauquiez a évoqué l’idée de "valoriser de façon pécuniaire les salariés qui forment les plus jeunes par des fonds de formation", il a aussi parlé de mesures incitatives pour l’entreprise. Tout ça est très bien mais si les seniors sont encore salariés de l’entreprise, c’est qu’ils sont payés et je ne suis pas sûr qu’augmenter leur rémunération aille vraiment dans le bon sens. Actuellement, beaucoup disent que le problème du travail senior, c’est ce que ça coûte, alors augmenter les rémunérations ne passera pas forcément très bien.
En tous les cas, on ne peut pas faire "que des tuteurs" pour faire revenir les seniors dans l’emploi. Cette mesure serait positive mais pas suffisante.
- Développer le tutorat, c’est aussi revaloriser la formation des jeunes. Ces derniers sont-ils aujourd’hui favorables et motivés à l’idée d’être formés par un "ancien"?
Ce qui se passe, c’est que "le jeune" intègre bien les informations, il les reçoit parfaitement. Il y a de la demande de la part des jeunes, ils souhaitent être habitués au travail, aux techniques, aux procédés. Ils veulent être encadrés. Mais il faut aussi que le sénior s’adapte, qu’il apprenne à comprendre le jeune. Il faut qu’il admette de son côté que le jeune a aussi énormément de choses à lui apprendre, notamment en ce qui concerne les nouvelles technologies et des outils qu’il maîtrise généralement mieux que le plus ancien. Tout ceci relève des défis de la communication trans-générationnelle !
- Justement, faut-il aussi mettre en avant l’idée que favoriser la transmission des savoirs dans le travail pourrait aussi améliorer les rapports entre les générations en général ?
Oui, c’est un bon début pour créer de nouvelles habitudes dans la société. Commencer par la mise en place de la transmission "systématique" dans le monde du travail, c’est actionner un levier qui pourrait déclencher un processus généralisé et ça ce serait formidable !
- Le tutorat semble très approprié aux métiers de l’artisanat mais est-il "transposable" à tous les types de métiers ?
La culture des artisans est très forte et elle répond à une logique technique dans laquelle la transmission est plutôt souhaitable. Dans le monde de l’entreprise c’est différent, il y a deux catégories. Dans le cas des entreprises qui ont une histoire, un passé fort, une culture, le tutorat peut fonctionner car il aura une utilité. En revanche, dans les entreprises qui suivent une logique exclusivement financière, opportuniste et basée sur le profit, on cherche plutôt des gens malléables et adaptables. Là, le tutorat n’est pas vraiment vu comme un "plus".
- Rappelons que d’ici 2010, les pays européens sont censés atteindre un taux d’emploi des séniors de 50%. Où en sommes-nous aujourd’hui en France ? Y a-t-il des pays sur lesquels nous devrions prendre exemple ?
En France, seulement 38,3% des 55-64 ans étaient actifs en 2007, soit très en-deçà de la moyenne européenne qui est aujourd’hui de 44,7%. Nous sommes très mal placés, seuls l’Italie, la Belgique, Chypre et Malte sont derrière nous. En dépit de la modernisation et des différents plans proposés chez nous, on n’avance pas en France. A l’inverse, certains pays ont réussi à gagner 10 points en 10 ans. Il s’agit des pays Nordiques et des pays Baltes. Ils ont axé tout leur travail sur la formation et ils ont aussi réussi à changer le regard que la société portait sur les seniors. En France, il n’y a eu qu’une seule campagne sur l’emploi senior en 2007 et ça a été un échec total. Cette campagne était mal menée, elle ne s’adressait pas assez aux entreprises. Je pense aussi que chez nous, les syndicats ne sont pas très efficaces sur ce plan, même si la CFDT sort un peu du lot, on y est pas encore !
- Que pensez-vous du CDD senior installé en 2006. On parle aujourd’hui d’échec, à votre avis pourquoi? Toutes les mesures concernant à l’emploi-sénior sont-elles vouées à l’échec ?
Ce CDD senior concernait les chômeurs de plus de 57 ans (de plus de 3 mois) et j’y étais personnellement très favorable. Malheureusement, il n’y a eu que 40 contrats signés ! L’intérêt était de faire comprendre à l’employeur qu’il pouvait miser sur une personne de 57 ans mais les entreprises n’ont pas été réceptives. Ce sont elles qui n’ont pas saisi l’occasion. Le "recruteur moyen" ne pense toujours pas au sénior aujourd’hui et c’est peut-être par là qu’il faudrait commencer à bouleverser les mentalités, au sein des entreprises et plus particulièrement auprès des recruteurs.
Malgré tout, je ne pense pas que toutes les mesures visant à améliorer l’emploi des seniors soient vouées à l’échec. Il faut seulement insister et s’inspirer des pays qui ont relevé le défi et qui parviennent aujourd’hui à des résultats !
Laurence Nyer

Habitat social et vieillissement de Collectif sous la direction de Serge Guérin / Documentation française / Mars 2008 / 27 €















