Ceux que Pascal Lardellier appelle les bonimenteurs ou "gourous de la com" prétendent avoir le pouvoir de vous guider et de trouver des solutions aux problèmes qui minent votre existence… Ce sociologue nous montre les sérieuses limites de ce type de procédés !
- Tout part de "la communication" qui est peu à peu devenue une idéologie. Aujourd’hui, il faut "bien communiquer" (en couple, en famille, au travail) pour être performant. La communication n’est-elle pas devenue un défi voire un devoir ?
C’est à peu près ça. Aujourd’hui, un faisceau de nouvelles vertus sociales dépendent exclusivement de cette fameuse "communication" et les relations entre les individus recouvrent un enjeu de plus en plus important. Avec le règne médiatique et la consécration de la communication politique, on est désormais jugés sur la manière dont on s’exprime mais aussi et surtout sur la manière dont on se comporte. Dans ce contexte s’inscrit le décryptage de la gestuelle qui révèlerait des comportements de plus en plus cruciaux et qui suffirait à déterminer qui nous sommes et ce que nous sommes !
- Les spécialistes de la gestuelle expliquent par exemple que l’épaule droite est le siège de l’émotion, et la gauche celle de l’orgueil. Pour eux, l’humain est formaté et répond à une mécanique prévisible. Vous dîtes qu’ils"démoralisent" les relations, dans quel sens ?
Leurs procédés ne fonctionnent que par raccourcis ou généralisations et ignorent la complexité des rapports humains autant qu’ils négligent l’importance du contexte. Les gourous de la communication considèrent l’humain comme une petite mécanique mais, dieu merci, les choses sont en réalité beaucoup plus compliquées que ça. Ils ont un discours très prescriptif, applicable à n’importe qui. Les gens sont censés suivre aveuglément leurs préceptes alors qu’il est évident que tout le monde est différent et que tout cela ne peut pas fonctionner. Le pire c’est qu’en se focalisant sur cette soi-disant "mécanique gestuelle" ils renoncent à considérer l’importance des sentiments et de la parole. C’est en ce sens qu’ils "démoralisent" les relations : ils en enlèvent "la morale".
- Pour ces gourous de la com’, les relations interpersonnelles ne sont faites que de défiance et de paranoïa, et les hommes sont tous hypocrites et malveillants. Redoutez-vous que le "soupçon" finisse par culminer dans tous les rapports sociaux ?
Oui je le redoute lorsque j’observe le succès grandissant de ce type de pratique. Il ne faut surtout pas que demain, nous soyons tous susceptibles d’être victimes du "délit de sale geste" ! Ces gens sont entrain d’instaurer ce que j’appelle une "guerre froide des relations". Dans les situations qu’ils décrivent, il y a toujours un des deux interlocuteurs qui a les clés pour comprendre l’autre grâce à son comportement et surtout à sa gestuelle… mais la psychanalyse nous dit clairement que nous ne nous connaissons déjà pas nous-mêmes alors comment pourrions nous comme ça, en décryptant quelques gestes, savoir ce que pense la personne en face, ce qu’elle vit, ce qu’elle ressent, ce qu’elle est ? Tout cela est très dangereux, c’est pourquoi il ne faut pas que les gens tombent tous dans cette" suspicion dangereuse".
- Ces pratiques entraînent-elles d’autres conséquences inquiétantes ?
D’abord, ces gourous de la com’ tendent à instaurer un certain " ibéralisme" dans les relations amoureuses car il faut être efficace, aller vers le rendement, être performant. La conséquence pour le moins inquiétante serait de se diriger vers ce que j’appellerai le "libéralisme relationnel".
Ensuite, on peut craindre une certaine "fétichisation de l’individu" et même une sorte de "racisme social". Si l’on dit que parce que tel ou tel se tient comme ça, cela signifie qu’il est méchant, vicieux ou égoïste, sous couvert de classification gestuelle, on s’engouffre clairement dans un racisme latent.
A tout ceci s’ajoute la "démoralisation" des rapports sociaux et la disparition progressive de l’espace de liberté de chacun. Ca fait beaucoup de conséquences "inquiétantes", non ?
- Pour vous, les adeptes de ces gourous ne cherchent pas au fond à "communiquer mieux" ou à "aller mieux", mais bien à "prendre le pouvoir sur l’autre". Est-ce là le symptôme d’un problème de société grave ?
Effectivement, le but de la plupart des adeptes est bien de parvenir à acquérir un solide ascendant sur autrui ! En essayant, par le décryptage de la gestuelle, de savoir comment se sent la personne en face, ce qu’elle pense, ce qu’elle est, l’individu souhaite clairement détenir les clés qui lui permettront de prendre le dessus dans la relation, quelle qu’elle soit. Et là, le problème de société est double car d’une part, on entre dans une "guerre froide relationnelle" basée sur le soupçon et en même temps, on occulte totalement la dimension verbale dans l’échange. Pour ces gourous, le langage n’est même pas évoqué car c’est le comportemental qui prévaut et ça, c’est une épouvantable régression !
- 90% de ces nouveaux "prêtres de la communication" n’auraient subi aucune validation par la cité savante. Par quoi légitiment-ils leur connaissance, sur quoi leurs compétences reposent-elles ?
Sur deux choses essentiellement : d’abord ils s’octroient une légitimité d’un point de vue éditorial car ils rappellent autant que possible qu’ils sont crédibles car ils ont "écrit un livre". Ensuite, ils dirigent des "formations continues" en entreprise. Les entreprises sont de plus en plus demandeuses et font donc appel à eux.
Ce qui est certain en tout cas, c’est qu’en général, ces gens n’ont aucune légitimité académique. Même les noms de ces disciplines sont totalement inventés : on parle de synergologie, de morpho-gestuelle ou encore de morpho-biologie…tout ceci n’existe simplement pas !
- Selon vous, ce sont les sphères politiques, les médias et le monde de l’entreprise qui leurs octroient cet étonnant pouvoir ! Pourquoi une telle complaisance ?
Cette complaisance existe car l’enjeu est énorme. Ces gourous apportent des recettes-miracles et promettent une toute-puissance relationnelle à qui veut bien les suivre. Ce discours partiel et relativiste a déjà séduit les "politiques" qui sont très attentifs aux réflexions de ces gourous. Ensuite il y a les médias qui gagnent énormément d’argent en surfant sur la vague de ces solutions-miracles qui font rêver les gens et qui font donc vendre, en faisant les gros titres des magazines par exemple. J’ai encore vu récemment que le créateur de la morpho-gestuelle avait eu droit à 8 pages dans un magazine très connu, or son récit ne se basait que sur une simple photo. A partir de celle-ci, il tirait de multiples conclusions sur l’histoire, le tempérament, les tendances psychologiques et le vécu de la personne en question !
- De plus en plus d’employeurs focalisent sur le non-verbal et la gestuelle, au détriment de l’écoute et du respect d’autrui. Est-il grave selon vous, que ces préceptes soient utilisés dans les sphères professionnelles ?
Par exemple, si un de ces gourous donne de mauvaises clés à un homme qui souhaite séduire une femme, ça n’est pas foncièrement "grave". Mais lorsque ces pratiques intègrent le monde de l’entreprise, il y a un vrai danger. Quand on juge un futur cadre sur sa gestuelle lors d’un entretien ou d’une formation, je pense qu’on tombe dans une dérive considérable. Il est complètement incohérent de ne pas s’intéresser aux compétences, à l’expérience… car c’est vraiment comme ça que ça se passe : on le regarde et on se contente d’interpréter ce que "raconte" son comportement. On assiste à une insupportable "normalisation " des rapports entre les personnes qui met complètement de côté ce qui a trait à la personnalité, au tempérament et au parcours des personnes !


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