Vivre avec un alcoolique

En France, 10% de la population connaît un problème avec l'alcool et près de 3%, soit 2 millions de personnes sont dépendantes. Au-delà de la froideur terrifiante des statistiques, ce drame est d’abord une histoire humaine qui a aussi un impact sur l’entourage et en particulier sur celle qui partage le quotidien de l’alcoolique…
Avec vérité et franchise, mais aussi empathie et tendresse, Mylène Demongeot et le Dr Isabelle Sokolow confrontent leurs expériences dans un livre appelé Le piège, l’alcool n’est pas innocent pour offrir leur aide, ouvrir une porte à celles qui se sentent impuissants et désemparés. Rencontre avec Mylène Demongeot...
- Vous expliquez que l’alcoolique n’admet pas son état. Est-ce là le 1er défi du conjoint : aider l’alcoolique à admettre qu’il est malade ?
C’est vrai, l’alcoolique au départ parle beaucoup de déprime, d’insatisfaction, de sensation d’échec mais à aucun moment il ne mentionne le mot "alcoolisme". Vous parlez de "défi du conjoint" mais je ne pense pas qu’il faille réfléchir comme ça, je l’ai compris grâce au Dr Sokolow. En fait, j’ai compris "qu’aider le malade" ne veut pas dire grand-chose car je ne suis pas sûre que quiconque soit capable d’aider un alcoolique car tout dépend de lui seul. Je pense que l’entourage et à fortiori la conjointe, doivent avant tout lui donner de l’affection mais dans une certaine limite car c’est une erreur de trop cocooner, de trop protéger un alcoolique car il finit par se complaire et s’ancrer encore plus dans un quotidien qui finit par lui convenir.
- Le 1er déclic chez votre mari fait suite à votre "fuite". Vous l’avez quitté et il a réagit. Est-ce la solution ? Faut-il provoquer la peur chez le malade pour qu’il prenne conscience ?
Le Dr Sokolow pense que ça peut être nécessaire mais je pense personnellement que ça ne marche pas forcément car j’ai vécu dans cette situation et je peux vous dire que lorsqu’on s’en va, on a une peur bleue que le malade fasse une bêtise. J’ai entendu plusieurs histoires où à la suite de la fuite du ou de la conjointe, le malade s’est suicidé. Je l’ai moi-même fais au début car je n’en pouvais plus mais par la suite, il m’était trop difficile de partir, même si j’en avais envie, car j’avais peur pour lui en permanence.
- Comment fait-on pour tenir psychologiquement lorsque même les meilleurs soins ne marchent pas ?
C’est très dur mais ce qu’il faut comprendre, c’est que dans le cas de cette maladie, on ne peut pas se remettre à boire, même modérément. Le problème de mon mari, c’est qu’après cette longue période de rétablissement, il se sentait tellement bien qu’il a cru qu’il pouvait reboire un verre de temps en temps, juste "pour le plaisir". Il avait malheureusement surestimé sa capacité à "tenir" et à résister. Il a donc fini par rechuter et tout s’est re-déclenché. Donc le message c’est ZÉRO VERRE et ce définitivement !
- Vous racontez que le malade peut vous accuser d’être "responsable" ! Comment reçoit-on ce type de reproche lorsqu’on lutte et qu’on souffre à ses côtés au quotidien ?
On le reçoit très mal. Il faut savoir en plus que les colères de quelqu’un qui est très dépendant de la boisson, sont extrêmement violentes. Il se perd dans une intense agressivité. En fait, on se rend vite compte que cette colère est avant tout dirigée contre lui-même, elle grandit en permanence dans son inconscient et il est miné par la souffrance, l’échec et la douleur de se sentir impuissant… Il sent que tout cela est injuste et idiot et ça le mine mais il reporte sa colère sur celui ou celle qui l’accompagne…. Voilà comment il peut en arriver à vous accuser d’être "responsable".
- Souvent, l’entourage porte tellement de culpabilité en lui que toute communication avec le malade devient quasi-impossible. Avez-vous ressenti cette sensation de coupure dans la compréhension et la communication ?
Non, dans mon cas il n’y a pas vraiment eu de "coupure", on est toujours restés très proches. J’avais envie d’être à l’écoute et toujours disponible pour lui, je l’aimais et c’était ma manière à moi de lui montrer… En revanche, ce que j’ai remarqué, c’est qu’il y a avait des moments mieux choisis que d’autres pour parler. Le matin a jeun, on pouvait parler tout à fait normalement. C’est ensuite avec le temps que, bizarrement, on a parlé de plus en plus. Sur la fin, ses rechutes étaient très courtes et maîtrisées et il était très malheureux de ne pas réussir à s’en sortir, il n’avait plus vraiment de mal à me le dire.
- Il suffit de 3 jours pour sevrer quelqu’un ! Mais arrêter de boire est plus difficile. C’est donc de devenir abstinent qui représente un vrai défi pour le malade et son entourage ?
Oui, se maintenir en tant qu’abstinent exige une ténacité et un courage hors du commun… d’ailleurs, nous n’avons pas réussi avec mon mari. Effectivement, les gens ne le savent pas tous mais 3 jours suffisent pour sevrer quelqu’un mais c’est le travail sur la durée qui est insurmontable pour énormément de malades.
J’ai rencontré un bon nombre d’abstinents : certains depuis 24h, plusieurs semaines, des mois, des années… et ce qui est clair, c’est que pour vraiment s’en sortir, le travail d’abstinence doit être accompagné d’un travail psychologique sur soi. Il faut qu’un professionnel de santé accompagne ces personnes pour qu’elles comprennent leurs problèmes et qu’elles puissent recommencer une deuxième vie dans laquelle elles iront "vraiment bien".
L’entourage a aussi un rôle auprès de l’abstinent : lui redonner goût à la vie, lui faire écouter de la musique, lui faire faire de la peinture, lui faire redécouvrir les plaisirs de la lecture…. Pour ne plus "repenser à l’alcool" car pendant des années, il faut bien comprendre qu’ils n’ont pensé qu’à ça et à absolument rien d’autre. Ils ont en général perdu le goût des choses.
- Vous voulez faire comprendre aux gens que "malgré leur bonne volonté et leur amour, ils ne pourront jamais empêcher une personne de se détruire". Il est donc recommandé de s’éloigner, d’interférer le moins possible ?
Le Dr Sokolow le dit très bien : "à la différence des autres pathologies, ici c’est le malade qui joue le chef d’orchestre de sa renaissance". Il ne faut pas que le malade se sente entouré d’un cocon d’amour indestructible, ça n’est pas la bonne méthode. Ce qu’il faut faire c’est lui dire : "je suis là, à côté. Je serais toujours là si tu as besoin de moi. Je t’aime mais je dois vivre ma vie…". L’idéal est d’affirmer son attachement et de rassurer en disant qu’on sera présent si besoin mais il est recommandé d’un peu le "laisser tomber" ou en tout cas de lui faire croire…. Pour qu’il réagisse.
- Trouvez-vous que notre société soit un peu coupable, entre conformisme et intolérance, au fond diabolise-t-on cette maladie ?
Quand vous me parlez de honte, je pense surtout aux femmes alcooliques qui ont beaucoup plus de mal à parler de leur problème. Elles boivent quasi-toutes en cachette et ça c’est dramatique. Je suis convaincue qu’elles agissent comme ça car dans notre société, cette maladie est vue comme quelque chose d’horrible, d’honteux, de sale… et encore plus lorsqu’elle touche une femme.
En ce qui concerne l’entourage, évidemment qu’il a honte du malade. D’ailleurs, la famille et les enfants de mon mari sont fous de rage que j’ai pu écrire ce livre et s’ils sont si furieux, c’est évidemment parce qu’ils ont honte. Ils n’ont pas du tout envie que la France entière connaisse les détails de la maladie de leur père mais peu importe, moi, je sais pourquoi je le fais.
















