Vins français : entre tradition et prévention...
Dans le cadre des campagnes de prévention contre l’alcoolisme, le vin peut-il bénéficier d’un traitement de faveur ? Et ce, au nom d’une longue tradition du goût et du savoir-faire vinicole que le monde nous envie... Alors qu’une nouvelle loi, discutée en ce début 2009, prévoit des mesures restrictives a la promotion et a la vente de boissons alcoolisées (pour protéger les mineurs !), les viticulteurs s’insurgent...
Marie-Christine Tarby est présidente de "Vin et Société" depuis janvier 2007. Aujourd'hui chevalier de la légion d'honneur et membre du conseil de surveillance de la SA Henri Maire, (groupe propriétaire de 300 ha de vignes dans le Jura et le premier producteur de vins du Jura), Marie-Christine Tarby revient sur cette problématique.
- Quelles sont vos craintes concernant la loi "Hôpital, patient, santé, territoire" prévue pour fin janvier ?
Cette loi qui va passer en janvier 2009 va augmenter la pression en mettant en place quatre nouveaux interdits.
- L'interdiction de vendre toutes boissons alcoolisées avant 18 ans.
- L'interdiction de la vente au forfait qui a pour but de supprimer les "open bar", mais le problème c’est que cela touche aussi toutes les dégustations de vin, les fêtes viticoles, les repas forfaitaires avec un verre de vin. La filière viticole conteste la formulation de cet aspect de la loi et non son bien-fondé.
- Les deux derniers postulats sont l’interdiction de vente d’alcool dans les stations services et l’assimilation de la vente à distance à de la vente à emporter… Le but du gouvernement est d’interdire la vente express d’alcool à n’importe quelle heure.
Un autre sujet pose problème : la définition de la publicité. Il y a peu de temps un jugement a condamné un article de presse qui parlait de champagne en requalifiant cet article de publicité et ce n’est pas normal. Ce n’est pas parce que l’on parle de vin que l’on fait de la publicité !
- Depuis 1991, la loi Evin encadre justement la publicité sur l’alcool, pouvez-vous nous rappeler en quels termes ?
La loi Evin de 1991 qui encadre la publicité pour le vin a un mode de fonctionnement atypique parce qu’elle dit ce qui est autorisé et non ce qui est interdit. A cette époque, étaient listés les supports sur lesquels on avait le droit de faire de la publicité pour le vin nottament la radio et la presse écrite. La télévision n’y figurait pas et internet n’existait pas. La bonne nouvelle, c’est que le vin doit pouvoir se voir reconnaître un accès légal sur internet !
- Vous expliquez "avoir le sentiment de tantôt servir de faire-valoir et tantôt de servir de bouc émissaire", expliquez-nous par rapport à qui et à quoi ?
Effectivement, le vin est tantôt présenté comme un produit culturel par le gouvernement, l’image du vin est utilisé comme un faire valoir de la France à l’étranger, la France est admirée pour cet art de vivre au niveau du vin. Et puis d’un autre côté nous sommes diabolisés dans la lutte contre l’alcoolisation excessive et pathologique, on pense alors que désacraliser le vin permettra la réduction de la consommation.
- Pensez-vous que les politiques de santé ne s’attaquent pas aux bons produits, ni aux bonnes personnes ?
Les mesures sont spectaculaires mais c’est un travail d’éducation et de responsabilisation qu’il faut faire.
(Rappel : on cherche à lutter contre la surconsommation précoce des jeunes, le "binge drinking" ("cuite express"). Les jeunes consomment plutôt de la bière ou des alcools forts, des "premix", etc.)
- La filière vitivinicole n’a jamais autant été montrée du doigt alors que la consommation de vin en France a profondément changé en 50 ans. En quoi a-t-elle changé ?
Elle a été divisée par trois ! La consommation de plusieurs litres de vin par jour n’existe plus aujourd’hui. Depuis nous avons valorisé le vin, ce dernier étant lié au repas, à la gastronomie, au terroir. Nous ne sommes plus du tout dans la consommation quantitative mais dans la consommation qualitative et plus on valorisera le vin et plus il sera consommé de façon qualitative.
- En plus de l’amendement sur la publicité sur internet, qu’attendez-vous précisément de cette loi qui vise avant tout les jeunes ?
Nous aimerions la mise en place de mesures pour l’éducation, la responsabilisation et non que des mesures d’interdiction. Nous voudrions des équipes plus proches des jeunes, un dialogue avec les jeunes, et utiliser plus l’humour et moins la morale pour essayer de les sortir de cette mode destructrice.
- Parlez-nous justement du modèle québécois Educ’alcool dont vous vous inspirez pour établir un dialogue sur les problématiques alcool et santé ?
Au Québec, il y a une association qui réunit des producteurs de boissons, le gouvernement et des instances de santé pour établir une politique d’éducation à la responsabilité et la modération envers les jeunes. Ils ont mis en place des campagnes d'affichage qui utilisent beaucoup l’humour et qui est très proche des jeunes.
- Tout en inscrivant la culture du vin dans une politique de santé publique, vous plaidez pour la réhabilitation du plaisir ?...
Rendre compatible le plaisir et la santé, c’est ça notre but. On ne va pas construire une société sans plaisir mais plaisir ne veut pas dire débauche, c’est un élément essentiel de la vie de tous les jours ! Il faut réagir pour ne pas se laisser embarquer dans une dévalorisation ou une culpabilisation lorsqu’on évoque certains mots comme plaisir, vin, bonne chère, convivialité.
Laurence Nyer



